« Ramenez nos fils et nos frères » : l’État camerounais doit répondre aux familles

Des Camerounais partis en Russie ont été envoyés combattre en Ukraine. Seize décès ont été officiellement confirmés, tandis que d’autres familles restent sans nouvelles de leurs proches. Créé à Yaoundé, le collectif « Ramenez nos fils et nos frères » demande la vérité, le rapatriement des dépouilles et une enquête sur les filières de recrutement. Seize noms. Seize Camerounais sont morts loin de leur pays, dans une guerre qui n’était pas la leur. Et derrière chaque nom, une famille à laquelle il manque encore des réponses élémentaires : où leur proche est-il mort ? À quelle date ? Dans quelles circonstances ? Où se trouve son corps ? Avait-il réellement accepté de devenir combattant ?

Le 6 avril 2026, les autorités camerounaises ont annoncé que la Russie leur avait notifié la mort de seize ressortissants camerounais engagés dans la guerre contre l’Ukraine. La note diplomatique les présentait comme des « contractuels militaires ». Mais elle ne précisait ni les lieux ni les dates de leur décès, pas davantage que les conditions dans lesquelles ils avaient rejoint les forces russes. Le ministère des Relations extérieures a demandé aux familles concernées de se présenter à Yaoundé. Depuis, l’essentiel du travail de vérité reste à accomplir. Face à cette attente, des familles et des acteurs de la société civile ont créé, en août, le collectif « Ramenez nos fils et nos frères ». Le mouvement affirme être déjà en contact avec une dizaine de familles confrontées à la disparition ou au décès d’un proche parti en Russie. Leur demande est simple : savoir.

Des départs entourés de zones d’ombre

Selon les témoignages recueillis par le collectif, certains Camerounais seraient partis après avoir reçu des propositions d’emploi, de formation ou de rémunération en Russie. Des offres de travail comme vigiles, ouvriers ou employés de commerce auraient notamment été évoquées. Plusieurs familles soutiennent que leurs proches n’avaient pas annoncé leur intention de participer à une guerre. Certaines disent avoir perdu tout contact après leur arrivée en Russie. D’autres affirment n’avoir appris leur mort que plusieurs mois plus tard, sans document détaillant les circonstances du décès ni indication sur le rapatriement de la dépouille. Ces témoignages doivent encore être vérifiés individuellement. Tous les Camerounais partis en Russie n’ont pas nécessairement suivi le même parcours : certains ont pu signer volontairement un contrat militaire ; d’autres pourraient avoir été trompés sur la nature de l’emploi proposé ou insuffisamment informés des risques.C’est précisément pour distinguer les engagements volontaires des recrutements frauduleux qu’une enquête officielle est nécessaire.La Russie nie recruter illégalement des ressortissants africains. Mais le phénomène dépasse désormais le Cameroun. Des gouvernements africains, notamment au Ghana, au Kenya et en Afrique du Sud, ont été saisis de cas comparables. En février 2026, les autorités ukrainiennes affirmaient que plus de 1 700 ressortissants de 36 pays africains combattaient dans les rangs russes. Ce chiffre demeure une estimation ukrainienne et n’a pas été vérifié indépendamment.

Une responsabilité camerounaise ?

Dès mars 2025, une note interne du ministère de la Défense alertait sur le départ de militaires camerounais vers la guerre en Ukraine. L’État disposait donc déjà d’indices. Pour le collectif « Ramenez nos fils et nos frères », la confirmation de seize décès exige désormais une réponse diplomatique, consulaire et judiciaire coordonnée. Le collectif réclame une cellule interministérielle chargée de centraliser les signalements, d’identifier les personnes recherchées, d’obtenir des informations de Moscou et d’accompagner les familles, notamment grâce à un guichet et une ligne sécurisée. Leur silence, souvent lié à la peur, à la honte ou à l’isolement, ne signifie pas l’absence de victimes.Une enquête doit également identifier les intermédiaires : qui a diffusé les offres, financé les voyages, facilité les visas et présenté les contrats ? Si des emplois civils ont servi à recruter des Camerounais pour un conflit armé, il ne s’agirait plus de trajectoires individuelles, mais d’un possible système organisé exploitant le chômage et la vulnérabilité de jeunes en quête d’avenir.

Rendre les corps, retrouver les vivants

« Ramenez nos fils et nos frères » réclame le rapatriement des dépouilles, indispensable pour permettre aux familles d’identifier les défunts, d’obtenir les certificats de décès et d’accomplir leur deuil. Pour les Camerounais encore en vie, l’État doit exiger un accès consulaire, vérifier les conditions de leur engagement et faciliter le retour de ceux qui souhaitent quitter le front.Le collectif ne demande pas au gouvernement de prendre parti dans la guerre, mais de protéger ses ressortissants. « Nous appelons les pouvoirs publics à exercer pleinement leur mission de protection de la jeunesse », affirme son cofondateur Yannick Elessa. Cette protection passe aussi par la prévention : alerter sur les offres d’emploi opaques à l’étranger et permettre la vérification des contrats avant tout départ, notamment lorsqu’ils promettent des rémunérations exceptionnelles sans employeur clairement identifié.

Le silence ne peut plus être une politique

L’affaire constitue un test pour la diplomatie camerounaise. Les relations avec Moscou ne sauraient empêcher Yaoundé d’exiger la vérité sur ses ressortissants et les conditions de leur recrutement. Combien ont rejoint les forces russes ? Combien sont morts, vivants, disparus ou prisonniers ? Des recruteurs opèrent-ils depuis le Cameroun ? Quelles démarches ont été entreprises depuis la confirmation des seize décès ?Les familles ne réclament aucun privilège, mais ce que tout État doit à ses citoyens : la vérité sur les disparus, la dignité pour les morts, la protection des survivants et la justice si leur vulnérabilité a été exploitée. Les seize décès reconnus ne doivent pas clore le dossier, mais ouvrir une enquête. Retrouver les vivants, identifier les morts et empêcher que d’autres Camerounais ne disparaissent dans une guerre étrangère : telle est désormais la responsabilité des autorités.

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